J’étais présente à l’inauguration du Festival du Livre de Paris, sous la verrière du Grand Palais. Un lieu extraordinaire, une effervescence littéraire, plus de 1 800 auteurs, plus de 300 rencontres, 3 000 séances de dédicaces réunies en un même élan pour célébrer le livre et la lecture. Mais derrière la fête, des sujets de fond s’imposent avec une urgence que je ne peux pas passer sous silence.
La lecture recule, c’est une alerte démocratique
Le Centre national du livre a rendu publics, à quelques heures de l’ouverture du festival, les résultats de sa cinquième étude sur les jeunes Français et la lecture. Le constat est préoccupant : les jeunes ne consacrent plus que 18 minutes par jour à la lecture de loisir, soit une minute de moins qu’en 2024, et huit minutes de moins qu’en 2016. Derrière une stabilité apparente se cache une réalité plus inquiétante : la lecture devient fragmentée, parasitée par les écrans. Jusqu’à 67 % des 16-19 ans font autre chose en lisant.
Ce recul ne touche pas seulement les jeunes. Il concerne l’ensemble de la population, et il frappe de plein fouet les libraires, ces acteurs essentiels de notre vie culturelle et intellectuelle, qui font vivre au quotidien la diversité éditoriale dans nos territoires.
La lecture, c’est une compétence, une habitude, un plaisir, mais c’est aussi un fondement de la démocratie. Une population qui lit moins, c’est une société plus vulnérable à la manipulation, à la simplification, à la pensée binaire.
L’affaire Grasset : quand la concentration éditoriale devient une menace culturelle
Cette inauguration s’est tenue dans un contexte particulièrement tendu pour le monde du livre. Le 15 avril, Olivier Nora, PDG des éditions Grasset depuis plus de vingt-cinq ans, a été limogé. Pour lui succéder, le groupe Hachette a choisi Jean-Christophe Thiery, dirigeant au parcours étroitement lié à Vincent Bolloré, une nomination qui renforce la présence directe du groupe au sein d’une maison jusqu’ici perçue comme relativement préservée.
Le soir même de son limogeage, une centaine d’auteurs a signé une lettre ouverte refusant que leurs idées et leur travail soient la propriété de Vincent Bolloré. Cette mobilisation inédite dit quelque chose d’essentiel : les créateurs ne sont pas dupes. Ils voient ce qui se joue.
Ce qui se joue, c’est la question de la diversité littéraire et de la liberté de création. Quand un même acteur contrôle une part croissante de la chaîne éditoriale, de la production à la distribution, en passant par les médias, c’est la pluralité des voix, des idées, des récits qui est en danger.
La protection des auteurs : un chantier législatif urgent
Je travaille en ce moment sur une proposition de loi sur le contrat d’auteur et d’édition, qui sera examinée au Sénat le 10 juin prochain. L’objectif est d’introduire une clause de conscience adaptée à l’édition, inspirée de celle dont bénéficient les journalistes, pour permettre à un auteur de se dégager de son contrat lorsqu’un changement capitalistique de nature à dénaturer ses intérêts intervient dans la maison qui le publie.
L’affaire Grasset illustre exactement pourquoi ce texte est nécessaire. La liberté de création, de programmation, d’expression ne peut pas être abandonnée aux seules logiques du marché et de la concentration. Ce sont des enjeux démocratiques, au sens le plus profond du terme.
Le Grand Palais était magnifique ce soir. Mais la fête du livre ne saurait faire oublier que le livre lui-même est aujourd’hui un terrain de bataille. Je continuerai à m’y engager.




